Il y a un peu plus de dix ans, vous étiez une rock star, une vraie... Vous passiez même pour le plus choquant des chanteurs. Vous
étiez aussi le plus décadent des performers, le prince de l'outrage, le king du shock rock. Vos disques se vendaient par millions. Vous fréquentiez le gratin d'Hollywood. Des foules
avides se pressaient à vos concerts. C'était il y a dix ans. Oui, dix ans!
Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et de whisky dans votre panse. Vous avez composé de nombreuses ballades, reprises par
des gens de bon goût, Tina Turner, Patrick Juvet... Vous avez enregistré un album avec Toto. Vous avez même interprété une chanson des Beatles en compagnie des rois du disco, les Bee Gees. Ca,
c'était avant votre virage New Wave... Car vous avez ensuite donné dans la New Wave. Et tourné de surcroît avec les ex-musiciens de votre si sympathique voisin Elton John ( aucun rapport avec la
New Wave, je vous l'accorde ). Ensuite, évidemment, ce fut le trou noir. Comme Patrick Juvet, vous avez eu peur de la nuit *. Et du jour qui meurt, et des nuits sans
coeur...
Vous avez alors décidé de réagir. Echaudé par l'échec retentissant de vos quatre albums précédents, vous avez entrepris de prendre en
marche le train fou du hair metal triomphant.
Il est vrai que vous en aviez assez de voir vos enfants adultérins passer en heavy rotation sur MTV, ces petits bâtards de
Wasp, Mötley Crüe, Ratt et Madam X... Ces gamins allaient voir ce qu'ils allaient voir... Ils allaient assister à la résurrection du plus infâme des croquemitaines, plus fort que le Père
Fouettard et Freddy Krueger réunis ( d'ailleurs n'êtes-vous pas le père de Freddy? **), le mythique et terrifiant Alice Cooper...
Taratata! Toc, toc, badaboum! Après trois ans de silence, vous décidez :
- primo, de remettre au goût du jour votre fascinant show des seventies et de renouer avec votre célèbre
look d'antan, maquillage et boa ***.
- secundo, vous recrutez un nouveau groupe, conglomérat hétéroclite de métallos aspirant à la gloire et aux paillettes,
dont les plus emblématiques représentants demeurent Kip Winger (basse) et Kane Roberts (guitare), émule à la fois de Sylvester Enzio Gardenzio Stallone et d'Edward Lodewijk Van
Halen.
Après avoir infligé à ce beau monde de sévères répétitions, vous recrutez le producteur Beau Hill, connu alors pour son travail avec
Ratt, groupe emblématique de ce milieu de décennie.
Pour que les choses soient bien claires, votre disque s'intitulera Awake For The Snake.
En cours de route, vous modifierez drastiquement les deux points précédents en rebaptisant votre "chef-d'oeuvre"
Constrictor et en sollicitant les services de l'ingénieur du son Michael Wagener, chargé de réparer les dégâts commis - selon vous - par Beau Hill, c'est-à-dire la création d'un son trop
poppy et commercial à votre goût. C'est d'ailleurs là, bel Alice, que votre démarche devient pour le moins paradoxale dans la mesure où vous prétendez, d'une part, renouer avec votre
succès commercial d'antan et revenir, d'autre part, avec un gros son bien heavy et agressif. En vérité, les groupes qui cartonnaient alors, les Mötley, Ratt et autres Bon Jovi n'étaient
justement pas réputés pour la violence de leurs productions mais il vous faudra quand même trois bonnes années avant de réaliser cela et d'aller passer un pacte fructueux avec Desmond Child
****...
Constrictor, donc. Votre premier effort depuis Dada (1983), chef-d'oeuvre méconnu, votre Berlin à vous, qui réussit d'ailleurs
l'exploit d'avoir eu encore moins de succès que le joyeux disque de Reed...
Par certains côtés, on serait cependant plus proche de Zipper Catches Skin (1982), pour l'aspect autoparodique s'entend. Un Zipper
nanti cette fois d'une production adaptée au ( mauvais ) goût du jour et sur lequel vous consentiriez à chanter, ce qui n'était pas le cas en 1982 ( vous vous contentiez alors de
déclamer grotesquement de ridicules histoires du genre de l'inoubliable That Was The Day My Dead Pet Returned To Save My Life, vous en souvenez-vous, merveilleux Alice? Non, vous étiez
tellement bourré que vous avez totalement zappé cette délicieuse période... Pas nous!).
Un son de batterie froid et artificiel typique des années quatre-vingts, des parties de guitare à la Van Halen, ou plutôt à la manière
des imitateurs du génial Eddie, genre dévalage de manche à la vitesse de l'éclair, façon essaim de guêpes, voilà ce que vous nous offrez en 1986. En cela, vous agissez exactement comme le Kiss
démaquillé de cette période. Vous vous transformez en suiveur. Pas bien, ça...
Le pire, c'est que certaines compos se révèlent relativement efficaces et que l'ensemble fonctionne correctement par moments. Les
Teenage Frankenstein, Give It Up, The World Needs Guts et autres Crawlin' plairont aux amateurs du genre même si tous ces titres sont aujourd'hui bien oubliés, même par vous, délicieux Alice, qui
ne les interprétez plus guère sur scène. Le reste donne dans un heavy rock US assez anonyme, si l'on met de côté votre voix très typée et inimitable. Life And Death Of The Party est cependant
très bon et distille fugacement une émotion qui nous renvoie aux fastes d'antan. Quant à Trick Bag, il est carrément pompé sur le Talkin' In Your Sleep des Romantics... Si, si, réécoutez les
intros respectives de ces deux chansons...
Il faut d'ailleurs savoir que ce Trick Bag se nommait He's Back à l'origine et était destiné à figurer sur la B.O. du
sixième volet du slasher Vendredi 13, judicieusement intitulé Jason Lives. Il est vrai que la musique ici présente correspond parfaitement aux genres de trucs que l'on entend en bruit de
fond dans ce genre de film. Mais, sur ordre de votre nouvelle maison de disques, MCA, vous avez avez dû réenregistrer cette chanson flanquée d'une
production techno pop particulièrement datée. Ainsi naquit He's Back ( The Man Behind The Mask ), morceau sorti en
single.
Quant à la première mouture, plus heavy, vous vous êtes contenté d'en changer les paroles et le titre. Voici comment
He's Back est devenu Trick Bag. Astucieux recyclage, mon cher Alice...
Pour la petite histoire, rappelons que la version synthétique de He's Back fut un tube énorme en... Suède, infortunée terre natale des
Bathory, Marduk, Therion et autres Amon Amarth...
Si le premier single fut numéro un chez les Vikings, l'album, lui, ne dépassa pas la 59ème position des classements ricains.
Cela n'empêcha nullement la tournée The Nightmare Returns de casser la baraque. A défaut de retrouver votre inspiration de naguère,
votre petit musée ambulant des horreurs avait renoué avec son succès d'antan, et cela, vilain Alice, était révélateur d'une rage retrouvée.
Sur scène, vous étiez bel et bien de retour, and you were out of control...
On se console comme on peut...
* Patrick Juvet, J'ai peur de la nuit, 1975, adaptation francophone de la ballade Only Women Bleed.
** Cf. Freddy's Dead: The Final Nightmare.
*** Il ne s'agit certes pas là de cet élégant accessoire vestimentaire si prisé par les élégantes et par la grande Zoa mais d'un
authentique boa constricteur...
**** En 1989, l'album Trash réalisé en compagnie de D. Child, à la composition et à la production, connaîtra un très gros succès
commercial.
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