Vendredi 21 janvier 2011 5 21 /01 /Jan /2011 18:02

Fleetwood Mac - Tango In The Night (1987)

 

 

Étrange parcours que celui de Fleetwood Mac, considéré à ses débuts comme l'un des plus remarquables groupes de british blues (1), et devenu ce dinosaure FM  que certains aiment tant haïr. 

Après la défection de ses trois guitaristes virtuoses, d'abord Peter Green, puis Jeremy Spencer et Danny Kirwan (2), on imaginait mal les sympathiques survivants, à savoir la section rythmique constituée du batteur Mick Fleetwood et du bassiste John McVie (3), demeurer  au  premier plan de l'actualité musicale.

L'adjonction au trio restant, fin 1974, du couple formé par le multi-instrumentiste Lindsay Buckingham et la chanteuse Stevie Nicks (4), tous deux américains, allait cependant irrémédiablement bouleverser le destin du Mac qui, de quasi-macchabée allait devenir le lucratif Big Mac que tout le monde connaît...

Les événements allaient alors s'accélérer... L'album Fleetwood Mac (1975) connaîtrait un succès conséquent (N°1 US et quintuple platine). Son successeur, Rumours (1977), ferait encore plus fort, devenant l'un des disques les plus populaires de tous les temps, ses ventes ayant depuis dépassé les quarante millions d'exemplaires, dont dix-neuf aux Etats-Unis... 

Il est bien sûr toujours difficile d'expliquer un tel triomphe. On s'empresse alors de chercher des raisons extra-musicales qui valent ce qu'elles valent, c'est-à-dire pas grand chose. Il se peut que nombre d'Américains reconnurent dans les déchirements  sentimentaux des membres du Mac, alors âgés d'une trentaine d'années, les mêmes turbulences que celles qu'ils traversaient dans leur vie privée, en ces temps de montée  de l'individualisme et de démocratisation du divorce, qui succédaient abruptement aux tentatives d'expériences communautaires de la fin des sixties. Pour cette génération déboussolée, le divorce des couples Mc Vie et Fleetwood, ainsi que la rupture du duo Buckingham / Nicks, transforma le groupe en miroir involontaire d'une partie non négligeable de la société américaine d'alors... 

Musicalement parlant, le nouveau Fleetwood Mac proposait surtout le cocktail sonore idéal pour ces enfants vieillissants des sixties, certes toujours désireux d'écouter du rock, mais point trop déjanté, axé sur des tempos moyens et privilégiant des arrangements feutrés, le tout étant mis en valeur par une production léchée et moelleuse (5). Du soft rock...  

La plus belle des tentatives d'analyse sociologique ne valant d'ailleurs pas tripette et étant rapidement mise à mal par la qualité intrinsèque des chansons qui figurent sur ces deux LP... Le fait que le groupe comptât alors en son sein trois chanteurs (Buckingham, Nicks et Christine Mc Vie), tous excellents compositeurs de surcroît, n'était pas pour rien dans cette abondance de  titres inspirés et  incroyablement accrocheurs,  mis en valeur par  l'indéniable talent d'arrangeur  du père Buckingham et littéralement portés par une mirifique section rythmique.  

Dire que nos amis n'eurent pas de mal à se remettre du blitzkrieg Rumours serait mensonger...

Tusk (1979), double album original et aventureux, essentiellement enregistré sous la direction d'un Lindsey Buckingham avide d'expérimentations, ne connut pas le même destin que son glorieux prédécesseur, ce qui ne l'empêcha toutefois pas de se vendre à plusieurs millions d'exemplaires.   

Mirage (1982), le bien nommé, tentative partiellement ratée de recréer la magie des Rumeurs d'antan, fut l'un des gros succès de l'année mais demeura largement en-deçà de son glorieux modèle, tant commercialement  qu'artistiquement...

Tango In The Night parut le 13 avril 1987, soit dix ans après Rumours...

La pochette reprend une toile du peintre australien Brett-Livingstone Strong, "Homage (sic) À Henri Rousseau". Quand on sait que le concepteur de l'artwork n'est autre qu'un certain Lindsey Buckingham et que ledit Buckingham serait aussi l'heureux propriétaire de ce tableau, on se dit que ce détail est tout sauf anodin. Pourquoi avoir choisi un objet personnel pour symboliser une oeuvre censément collective ? 

Peut-être, tout simplement, parce qu'il ne s'agit pas véritablement d'un travail de groupe mais d'un projet dont Buckingham  estime être le véritable maître d'oeuvre. De là, certains indices semés, consciemment ou non, qui permettront lentement à la vérité de se faire jour, à travers cette nuit où l'on tangue

Pas de photo du groupe car pas de groupe, plus de groupe, tout simplement...

C'est en 1985 que démarrèrent les sessions de cet album, censé être le troisième disque solo de Buckingham. Comment celui-ci se transforma-t-il en cours de route en album du Mac constitue une énigme intéressante en soi. Ce que l'on sait, c'est que certains membres du groupe n'allaient pas bien, que ce soit Mick Fleetwood qui défraya la chronique dans les années quatre-vingts avec ses problèmes d'argent, John Mc Vie dont la dipsomanie faillit lui coûter la vie ou encore Stevie Nicks et sa dépendance à la cocaïne. On sait qu'en 1986 cette dernière fit un séjour dans la fameuse clinique Betty Ford, spécialisée dans les cures de désintoxication de stars.  Ce n'est qu'à la fin de cette année  qu'elle rejoignit ses petits camarades pour achever Tango In The Night, produit par le fidèle Richard Dashut et Lindsey Buckingham, bien sûr. Buckingham qui a aussi exercé les fonctions d'ingénieur du son suppléant et qui a TOUT arrangé... Sans parler de la conception de la pochette mentionnée plus haut... Et qui a écrit ou co-écrit SEPT des douze compositions que compte le disque...

A lire ce qui précède, on aurait pu s'attendre au pire au moment de poser le résultat de toute cette agitation sur la platine. Et pourtant ! A peine les premières mesures de Big Love  se font-elles entendre que l'auditeur est sous le charme... Cette ligne de basse obsédante, ce rythme qui le transporte vers un ailleurs inaccessible (6), cette mélodie incroyablement évidente, ces solos de guitare parfaits... Ce Big Love constitue une parfaite entrée en matière, classieuse et imparable, avec ces "ouh - ahh" irrésistibles et sensuels, voix masculine et féminine s'opposant et se complétant à merveille (7).     

Autres réussites notables de Buckingham, Caroline et Family Man, deux titres sympathiques aux arrangements typiquement eighties, ce qui en fait aussi les plus datés de l'album.

Et le morceau-titre se révèle tout bonnement envoûtant, avec son début trompeur et sa lente montée en puissance, jusqu'au solo de guitare final, sombre et torturé. On pense évidemment au ténébreux I'm So Afraid qui clôturait l'éponyme de 1975. 

Les trois contributions de Stevie Nicks, contexte oblige, ne sont pas à la hauteur de ses fulgurances passées. Pas de Rhiannon ou de Dreams ici... Seven Wonders n'en demeure pas moins du pur Nicks, avec son intro accrocheuse en diable, grâce au jeu de batterie impeccable du père Fleetwood.

La ballade When I See You Again passe, elle, sans laisser de traces, trop générique. On retiendra surtout le bizarre et maladif  Welcome To The Room... Sara, entonné d'une voix croassante par une Stevie qui n'a pas l'air bien du tout... Pas surprenant dans la mesure où il s'agit d'un texte autobiographique évoquant sa récente cure de désintox (8). 

Nicks étant dans les choux, Buckingham dut se rabattre cette fois sur la vieille Christine qui n'a jamais sonné aussi jeune et fraîche qu'en cette année 1987. D'habitude, elle donne plutôt dans la ballade mélancolique et sa voix évoque celle d'une maîtresse vieillissante et délaissée, ce qui crée un délicieux contraste avec les féeries acidulées fredonnées par Stevie. Mais cette fois, c'est différent. Seule ou en collaboration avec Buckingham, Christine se révèle incroyablement inspirée.

Everywhere, chanson pop parfaite, à l'intro éminemment aguicheuse et flanquée d'un refrain imparable, illumine de mille feux scintillants ce déjà superbe Tango In The Night. Tout comme ce merveilleux Little Lies, qui deviendra le plus gros hit du disque, ce qui n'est pas rien, grâce à sa mélodie enchanteresse. Et Mystified, co-écrit avec Buckingham, n'est pas en reste, permettant à nouveau à Mme Mc Vie de nous charmer.  Et tous deux de remettre ça avec le  sautillant You And I, Part II, qui conclut le tout. 

Mais c'est avec le brillant Isn't It Midnight (autre collaboration avec Buckingham) que la dame nous surprend le plus, puisque cette fois il ne s'agit pas de pop mais d'un rock entraînant basé sur un riff simple mais obsédant... On pourrait aussi s'arrêter sur le superbe solo de qui vous savez... 

Enfanté dans la douleur par un Lindsey Buckingham contraint, tel un moderne Atlas, de porter toute la responsabilité du projet sur ses frêles épaules, Tango In The Night demeure sans conteste l'un des meilleurs Fleetwood Mac, groupe qui a toujours su trouver dans l'adversité des ressources lui permettant de rebondir et de se trouver là où on ne l'attendait pas. Loin d'être un Rumours-bis, le Mac 1987 distille une pop moderne et inspirée, qui donnera lieu à quatre singles à succès aux Etats-Unis (9).

Plus de douze millions d'exemplaires de ce lucratif Tango se vendront dans le monde, faisant de celui-ci la deuxième meilleure vente du groupe, après Rumours.

Mais pour Buckingham, ce retour au premier plan, s'il constituait indéniablement une victoire,  en était surtout une à la Pyrrhus...

A la surprise générale, et alors que Fleetwood Mac s'apprêtait à partir en tournée, il annonça qu'il quittait le groupe pour aller danser le tango en solitaire... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Il est vrai qu'il fut fondé en 1967 par le fantasque guitariste Peter Green, auteur des immortels Albatross et Black Magic Woman, cette dernière ayant été popularisée par Santana sur le mythique Abraxas. Green est aussi l'auteur du fameux The Green Manalishi repris par Judas Priest. 

(2) Le premier ira effectuer un séjour en hôpital psychiatrique, Jeremy Spencer rejoindra une secte et le tout jeune et prometteur Danny Kirwan, fervent adorateur de la dive bouteille, s'engagera dans un cul-de-sac...

(3) Sans oublier bien sûr sa femme Christine, ex-chanteuse de Chicken Shack .

(4) Rappelons au passage que le disque enregistré par le duo Buckingham Nicks en 1973 et sur lequel on retrouve le batteur Jim Keltner et le guitariste Waddy Wachtel (le pote de Keith Richards) fut loin de connaître un immense succès commercial. D'ailleurs, Polydor s'empressa de se débarrasser de ces jeunes gens jugés peu rentables.

(5) Cela vaut aussi pour les Eagles qui triomphèrent à la même période.

(6) Vers un Jardin d'Éden luxuriant, à l'image de la pochette.

(7) J'ai longtemps cru qu'il s'agissait de Buckingham et de Nicks. En fait, il s'agit de la seule voix du père Lindsey, Stevie n'ayant pas participé à l'enregistrement de Big Love. Ah, la magie du studio !...

(8) Sara Anderson étant le nom sous lequel elle se fit enregistrer lors de son passage à la clinique Betty Ford.

(9) Tango... sera aussi un immense succès en Grande-Bretagne où il se classera N°1. Trois des six singles tirés de l'album finiront dans le Top 10.

Par Grisé - Publié dans : Musique
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