"Celui qui regarde par le trou de la serrure s'expose à voir des choses déplaisantes pour lui."
Considérée comme l'une des plus grandes réussites de Robert Silverberg, mais aussi de la littérature de science-fiction en général, L'Oreille interne ne traite ni de petits hommes verts ni d'aventures spatiales, ni d'inventions extraordinaires, et encore moins d'un futur apocalyptique. Non, elle traite de l'humain et avec infiniment d'humanité, pourrait-on ajouter.
Car on n'a que rarement, pour ne pas dire jamais, l'impression de lire un ouvrage de science-fiction en parcourant ce livre... En fait, L'Oreille interne se révèle une oeuvre passionnante dans la mesure où elle reflète remarquablement bien l'esprit du début des années soixante-dix et constitue avant tout une sorte d'autobiographie déguisée, Selig étant bien sûr un double romancé de Silverberg.
L'action se déroule en 1976, soit quelques années seulement après la date de publication du roman, et ce "futur" n'est en rien déconcertant pour le lecteur, dans la mesure où il constitue plutôt une sorte d'éternel présent se nourrissant de références à l'histoire américaine des années 50 et 60.
Le héros, David Selig, Juif new-yorkais, se trouve dans sa quarante-et-unième année, l'âge idéal pour faire le point sur une existence, certes loin d'être achevée mais cependant suffisamment avancée pour être analysée sans complaisance.
Selig, individu d'une grande intelligence, fin et cultivé, érudit même, a le sentiment d'avoir raté sa vie. Il est non seulement toujours célibataire, mais doit vivre dans un deux pièces minable situé dans un immeuble tenant davantage du "dépotoir urbain pour les sans-classe et les déracinés" que de la résidence de standing...
Professionnellement, David en est réduit à faire le nègre pour les devoirs de fin de trimestre de sa clientèle d'étudiants. "B+ note minimum garantie..."
Le vide de son existence serait supportable s'il n'était pas en train de perdre, lentement mais inexorablement, le don qui le distinguait du reste du troupeau, son mojo façon Austin Powers, ce sixième sens qui lui permet de pénétrer dans le cerveau des autres et d'y lire leurs pensées les plus secrètes. Car David Selig est télépathe...
A priori, un individu possédant un tel pouvoir aurait dû réussir sa vie, du moins sur le plan matériel... Mais Selig n'a jamais pleinement assumé ce talent et a tout fait pour le dissimuler.
Paradoxalement, la disparition progressive de son sixième sens le désole: autrefois, son existence ne valait pas grand chose et elle est dorénavant en passe de ne plus rien valoir du tout...
"Mais pourquoi David Selig tient-il à retrouver un pouvoir? Pourquoi ne pas le laisser s'éteindre? Il a toujours été une malédiction pour lui. Il l'a coupé de ses semblables, il l'a voué à une vie sans amour."
Pourquoi? Parce que "le pouvoir apporte l'extase."
Le titre original, Dying inside, est d'ailleurs nettement plus parlant que son équivalent français. Quelle horreur que de mourir intérieurement alors que l'on n'est rien aux yeux des autres... Et que ce qui vous permettait de mieux comprendre ces fameux "autres" est en train d'agoniser. Car "Perdre le pouvoir équivaut pratiquement à devenir impuissant..."
"Les meilleures années avaient été entre quatorze et vingt-cinq ans. Plus jeune, il était encore trop naïf, trop peu informé, pour tirer beaucoup de ce qu'il apprenait. Plus vieux, son amertume grandissante, son douloureux sentiment d'isolement l'empêchaient de jouir de son don. Mais entre quatorze et vingt-cinq ans! Ah, les années dorées!"
Voilà sans doute une bonne occasion pour Selig de se livrer à un exercice d'ordre introspectif et de se remémorer les événements marquants de son existence, de la petite enfance à l'adolescence en passant par la jeunesse et la vie d'adulte.
Qu'il s'agisse de sa rencontre à l'âge de sept ans et demi avec le Dr. Hittner, le psychiatre de son école primaire, de ses rapports avec ses parents, qui se sentent coupables d'avoir mis au monde un enfant précoce et ascolaire, de la haine durable qu'il voue à Judith, sa soeur, adoptée suite aux recommandations du psy, de ses tentatives de dissimuler son don à une enseignante férue de perception extrasensorielle, tout cela nous est raconté avec humour, justesse et tendresse.
Ses rapports avec les étudiants sont pour le moins savoureux, en particulier l'épisode avec l'Afro-américain Yahya Lumumba dont il devient ironiquement le nègre. Lumumba doit rendre une dissertation sur "Heuropide. Ce mec qui écrivait des tragédies grecques." La situation se complique singulièrement lorsque David reçoit toute la haine et l'antisémitisme de l'individu, non pas en pleine gueule, mais directement dans le cerveau: "Sale petit con de juif qui me prend trois dollars et demi la page je déteste les grosses têtes comme lui le salaud je devrais lui faire rentrer ses dents de juif dans ses gencives de juif (...) le fumier, l'exploiteur il ne demande pas si cher à un juif j'en suis sûr prix spécial pour les nègres (...) Heuropide Hetchile Sophocle qu'est-ce que putain j'en ai à foutre moi qu'est-ce qu'un Noir en a à foutre de ces putains d'enculés de vieux Grecs morts (...) quatre cents ans d'esclavage on a d'autres choses en tête..."
Quant à David, sera-t-il "capable d'imiter de façon convaincante le genre de style qu'un Yahya Lumumba est susceptible d'employer?" En tout cas, guère satisfait de sa première tentative, il tentera de tout réécrire en y ajoutant du "jive" et du "soul", ce qui va déboucher sur un délire du genre: "C'est l'histoire d'un mec nommé Agamemnon, et qui avait des couilles, mais ça ne l'a pas empêché de se faire baiser. Sa bonne femme, Clytemnestre, elle s'était collée avec ce putain d'enculé d'Egisthe, et un jour elle lui dit: Baby, toi et moi on va se faire la peau du vieil Aga, et tu seras roi. Gigi the King, qu'on t'appellera..."
Autre grand moment: son catastrophique trip au LSD, voyage qu'il fera alors que l'acide lysergique diéthylamide n'a en réalité jamais franchi les limites de son tube digestif: son pouvoir lui a permis de vivre le trip de Toni, sa petite amie de l'époque, épisode qui aura de dramatiques conséquences et marquera d'ailleurs la fin de leur relation.
La rencontre avec Tom Nyquist qui porte "un parasite à peu près similaire dans son crâne" aurait dû permettre à David de mieux assumer sa particularité mais les différences entre les deux hommes sont bien trop grandes, tant physiquement - "Il était massif sans être gros, il avait les épaules larges et le cou trapu, la tête carrée et les cheveux couleur de paille coupés très courts. Son nez était aplati et ses narines écartées. Il arborait en permanence un sourire innocent et bon enfant. L'Aryen personnifié: il était scandinave, suédois peut-être." - que mentalement: contrairement à Selig, Nyquist est totalement dépourvu de scrupules et n'hésite pas à se servir de son pouvoir pour s'enrichir, sa spécialité consistant à traîner du côté de Wall Street et à sonder l'esprit des financiers pour revendre ensuite ses tuyaux à prix d'or, chose que serait incapable de faire David le névrosé.
L'Oreille interne se révèle être une poignante réflexion sur la différence, la solitude et l'hypocrisie inhérente aux rapports sociaux. A cela s'ajoutent des considérations sur le sens de la vie...
Roman psychologique d'une
grande richesse, métaphore sur le vieillissement mais aussi sur la perte du désir et, pour l'écrivain, de l'inspiration, il s'agit de l'un de ces
rares ouvrages étiquetés "science-fiction" susceptibles de plaire justement à ceux qui n'aiment pas la science-fiction.
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