Chroniques de disques (rock, hard rock, metal, seventies, eighties). Chroniques de films. Cinéma fantastique et d'horreur.

De 1971 à 1974, le Alice Cooper Band régna sur le hard rock américain et l'influence socio-culturelle du groupe mériterait d'être sérieusement analysée. Après une série d'albums brillants et de singles marquants qui se classèrent au sommet des classements mondiaux (entre autres, le 45 tours School's Out, meilleure vente de la Warner en 72 et le L.P. Billion Dollar Babies, numéro un en Grande Bretagne et aux États-Unis en 73) et firent d'Alice et ses compagnons des stars incontestées, le chanteur et ses musiciens se séparèrent, à l'issue d'une triomphale tournée en Amérique du Sud, le dernier concert de la mythique formation ayant eu lieu le 6 avril 1974. Au mois d'août sortit le fameux Greatest Hits et sa célèbre pochette-hommage aux années 30. Mais dès le mois de juillet, Alice Cooper s'était activement lancé dans la préparation de son prochain disque en compagnie du guitariste Dick Wagner, tous deux s'étant retrouvés aux Bahamas pour composer les morceaux de ce qui deviendrait Welcome To My Nightmare.
Ce premier album solo se devait d'être une totale réussite et rien ne fut laissé au hasard : les musiciens retenus faisaient partie du gratin des instrumentistes du rock du milieu des années 70. En plus de Dick Wagner (ex-membre du groupe Frost) et de son acolyte Steve Hunter, on retrouvait le bassiste Prakash John, le batteur Whitey Glan et Jozef Chirowski aux claviers : les connaisseurs auront reconnu le groupe qui accompagnait Lou Reed à l'époque de Berlin, d'ailleurs produit par Bob Ezrin, producteur attitré du Coop'. Le bassiste Tony Levin était aussi de la partie et les puristes pourront regretter la disparition de l'amateurisme sympathique du Alice Cooper Band originel, pas vraiment constitué de virtuoses...
Welcome To My Nightmare est à nouveau un album conceptuel, tournant cette fois autour du thème du cauchemar et des terreurs enfantines, bande-son d'un ambitieux show à la Broadway ultérieurement diffusé sur les petits écrans américains : ce genre de délire était pour le moins tendance à l'époque comme en témoignent le génial Phantom Of The Paradise (dans lequel on peut relever un certain nombre de clins d'oeil à Alice Cooper) de De Palma (1974) et le fameux Rocky Horror Picture Show (1975).
Si le professionnalisme remplace ici les prestations plus aléatoires des anciens complices d'Alice, l'album n'a rien à voir avec ses successeurs directs de la fin des seventies, plus gentillets et aseptisés.
Welcome To My Nightmare demeure l'un des grands disques de 1975 (*). Sorti en février, l'album connut un réel succès commercial, grimpant jusqu'à la cinquième place des classements américains.
Le morceau-titre installe immédiatement une ambiance poisseuse de film d'horreur, démarre calmement, insidieusement, de manière dépouillée, avant de s'emballer subtilement et de virer jazzy, avec l'apparition de cuivres efficaces et entraînants qui contrastent avec des guitares plombées. D'abord susurrante, la voix d'Alice devient menaçante et inquiétante. "Welcome to my nightmare, I think you're gonna like it..." Une batterie qui évoque le tonnerre laisse le champ libre à une déferlante de guitares en fusion... Le 45 tours se classa à la quarante-cinquième place du hit parade américain!
Le brillant Devil's Food, futur cheval de bataille scénique, reposant sur les parties de guitare inspirées de Wagner et Hunter, permet au Coop' de se lancer dans son habituel numéro de maniaque déjanté, déclamant une recette de cuisine très particulière avant que ne retentisse un refrain libérateur et cathartique, suivi d'une transition amenant l'auditeur hébété à reprendre conscience dans un bien étrange musée, face à un sinistre conservateur (incarné par le génial acteur de films d'horreur Vincent Price), qui se lance dans l'un de ces monologues théâtraux dont il a le secret, tout à la gloire de la fascinante Veuve Noire. " In fact, immediately after the consummation of her marriage to the smaller and weaker male of the specie she kills and eats him - oh, she is delicious.. and I hope he was! "
Un grand moment, assurément, et ce n'est pas Michael Jackson qui me contredira, lui qui utilisera le même Price et un procédé similaire sept ans plus tard sur le célèbre morceau-titre de Thriller !
Basé sur un riff délicieusement venimeux et assaisonné de choeurs sépulcraux, The Black Widow demeure un excellent spécimen du hard rock des années 70, Dick Wagner et Steve Hunter se montrant particulièrement inspirés lors du pont instrumental.
Some Folks nous montre ensuite un Cooper aviné se lançant dans un numéro musical inspiré de Broadway, piano, cuivres et claquettes, couplets entraînants et solo hystérique, popularisé sur scène par la célèbre danse des squelettes, l'un des sommets du show Welcome To My Nightmare.
La véritable surprise de l'album demeure cependant la ballade Only Women Bleed. Alice raconte que l'un des cadres de la compagnie de disques fit écouter cette dernière à un groupe de personnes en leur demandant de deviner qui en était l'interprète : personne ne devina que c'était le Coop', certains crurent même qu'il s'agissait de James Taylor (!!!).
Only Women Bleed, initialement composée par D.Wagner en 1968, est une splendide chanson illuminée par un émouvant solo de guitare, et des paroles (signées Alice) plus profondes qu'à l'accoutumée qui dénoncent la violence conjugale. Le titre joue d'ailleurs sur le double sens de ces trois mots, qui nous renvoient aussi bien aux mauvais traitements subis par certaines femmes qu'aux menstrues.
Le 45 tours monta jusqu'à la douzième place des charts américains et ne fut pas sans conséquences sur la carrière du chanteur, celui-ci ayant tenté plusieurs fois de réitérer le coup de la ballade qui tue - I Never Cry, You And Me, How You Gonna See Me Now - , ce qui eut pour conséquence de lui aliéner une partie de son public. Only Women Bleed et ses arrangements subtils demeure la chanson la plus souvent reprise du répertoire d'Alice Cooper (la version de Patrick Juvet constitue d'ailleurs un grand moment!).
La face B est tout aussi réussie et apporte son lot de nouveautés. Certes, elle débute de manière classique par l'entraînant Department Of Youth, hymne populiste qui nous renvoie au Coop' de naguère et des refrains simplistes à la School's Out, Alice se prenant ici pour le porte-parole de la jeunesse et le morceau mettant en avant la chorale des gosses de Summerhill.
Sorti en single, Department Of Youth ne dépassera pas la 67ème place des classements, en dépit de ses allusions à Donny Osmond, l'idole des minettes.
Cold Ethyl, furieux hard rock, porté par les guitares perverses et assassines de Wagner et Hunter constitue la déflagration la plus violente de l'album et ses références à la nécrophilie firent grincer bien des dents, entretenant l'image sulfureuse du chanteur.
Le milieu de cette face B nous propose un voyage glaçant et halluciné au coeur du monde terrifiant des cauchemars enfantins, Alice au pays des horreurs, traumatisant triptyque s'articulant autour du troublant Years Ago, dont le fond sonore teinté d'onirisme aurait été emprunté à une véritable séance d'exorcisme et dans lequel passé et présent se télescopent ("I'm a little boy (No, I'm a great big man)"), avant que ne se fassent entendre les premières notes de piano de Steven, peut-être le plus effrayant titre jamais composé par Alice Cooper, sa voix s'y révèlant tout d'abord méconnaissable, aiguë et grinçante, ce Steven constituant une véritable descente aux Enfers, avec ses arrangements géniaux, et The Awakening marquant le progressif retour à la réalité, alors que les ténèbres ne se sont pas encore dissipées et que l'on se réveille tremblant et hébété après un cauchemar poisseux...
La fuite demeure la seule issue et c'est ce que nous propose l'énergique et positif Escape, lumineuse conclusion d'un album marquant et annonciateur d'autres chefs-d’œuvre qui ne viendront malheureusement pas (à l'exception de Dada huit ans plus tard), le chanteur dipsomane n'ayant hélas pas été en mesure de conserver le contrôle de sa carrière et devenant un dinosaure de carton-pâte incapable de résister aux assauts des nouveaux saigneurs du metal , aux glaviots des punks et aux entrechats des danseurs disco...
(*) Mes autres favoris de 1975 étant:
Aerosmith: Toys In The Attic
Black Sabbath: Sabotage
Bowie: Young Americans
Deep Purple: Come Taste The Band
Isaac Hayes: Chocolate Chip
Jefferson Starship: Red Octopus
Kiss: Dressed To Kill et Alive!
Led Zeppelin: Physical Graffiti
Ted Nugent: Ted Nugent
Pink Floyd: Wish You Were Here
Queen: A Night At The Opera
Rush:Fly By Night